Sur la piste des indiens

Artiste autodidacte, Barthélémy Grossmann a quitté sa Suisse natale pour rejoindre la capitale française à l’âge de 15 ans. Depuis, il perfectionne ses talents de scénariste, réalisateur et comédien entre les États-Unis et l’Europe. En parallèle à sa carrière dans le cinéma, il s’est également lancé dans l’art. En collaboration avec la galerie genevoise iDroom, il a réalisé son dernier projet Indian Forever, qui a déjà débuté sa tournée internationale d’expositions. Rencontre.

Texte et propos recueillis par Eugénie Rousak

Barthélémy Grossmann à la galerie iDroom ©Jérôme Ruffin

L’Agenda: Vous travaillez dans le septième art, pourquoi ce revirement vers le troisième?
Barthélémy Grossmann: Je ne dirais pas que c’est un revirement, mais plutôt un retour aux sources. Mon père est artiste-peintre, j’ai donc toujours baigné dans le milieu de la peinture. Par contre, je n’expose mes œuvres que depuis deux-trois ans, avant je gardais mes réalisations uniquement pour moi et n’avais pas forcément envie de les présenter au public. Finalement, je me suis rendu compte que pour progresser en tant qu’artiste, l’échange était fondamental. Il faut avoir des retours négatifs ou positifs pour les interpréter et se remettre en question. Cela dit, la création est un long processus et avant de présenter quelque chose au public, le travail interne sur soi est nécessaire pour apprendre à connaître qui l’on est et pourquoi on crée cette chose. Malheureusement, beaucoup de jeunes artistes veulent se confronter au public trop tôt, alors que ce travail interne n’est pas encore abouti. Il est important pour moi de retranscrire mon âme à travers mon art et de présenter cette réflexion aux spectateurs. Dessiner pour divertir ne m’intéresse pas, j’ai un besoin de création pour transmettre la force, la motivation et mes idées.

Toutes vos peintures se distinguent par une abondance de couleurs et un trait assez vif. Comment décrieriez-vous votre style?
Que cela soit dans l’art ou dans le cinéma, je n’ai pas de technique, je n’ai pas fait d’école spécialisée et j’apprends en observant tout simplement. Dans mon travail de réalisateur, je me suis formé en faisant des courts-métrages, en analysant le travail des autres alors que j’étais acteur, j’ai lu des livres, j’ai regardé des films, je me suis inspiré. Dans l’art, le procédé est semblable, j’y vais uniquement avec mon instinct. Je fais un art très naïf. Aux États-Unis il est nommé bad painting!

Justement, quelles sont vos sources d’inspiration dans l’art?
Je me focalise beaucoup sur le trait des artistes. Qu’il représente les pommes, les cathédrales ou les corbeaux, Bernard Buffet en a un très distinctif. Pareil pour l’artiste de l’abstrait Georges Mathieu ou le spécialiste de l’art brut Jean Dubuffet. Cette puissance de trait me rapproche également de l’architecture et de la construction, comme les œuvres de Le Corbusier.

Quelques pièces du projet Indian Forever ©Eugénie Rousak

Pour revenir sur votre dernier projet, Indian Forever, vous avez décidé de représenter 10’000 têtes d’indiens. Pourquoi ce sujet en particulier?
Même avant ce projet, je me fascinais pour les indiens que cela soit dans mon travail artistique ou cinématographique. Je me considère un peu comme un indien moi-même, quelqu’un de différent qui veut rester soi-même dans une société homogène. J’ai toujours construit ma propre route et pris mes propres risques. Être indien signifie pour moi redécouvrir son guerrier intérieur, se connecter à son âme et à sa vérité pour finalement se rapprocher de l’univers et de l’intelligence universelle.

Toutes les pièces sont à présent terminées. Comment s’est déroulée leur production?
En tout, ce travail a nécessité près de 3 ans, bien que je ne suivais aucun planning. Certains matins je réalisais deux-trois indiens, alors que d’autres jours je n’avais pas d’énergie pour ce projet. Parfois, ils constituaient ma pause dans l’écriture de scénarios. Au final, Indian Forever est devenu une forme de méditation, qui m’aidait à la fois à faire le vide dans la tête tout en remplissant mon cerveau de nouvelles idées et m’aidant à organiser mes futurs projets.

Vous avez fait 10’000 dessins uniques, signés et numérotés. Pourquoi ce chiffre?
La vérité est que je ne sais pas vraiment. Je voulais créer un projet monumental, sans pour autant en faire l’œuvre de ma vie. Donc le nombre de 10’000 était un bon compromis. Je les appelle aujourd’hui mon armée de 10’000, mes soldats qui m’aident à véhiculer mon message au monde. Grâce à ce projet, je veux également montrer que l’art doit être accessible à tous. Ainsi, chacune des pièces coûte 100 euros, ce qui permet de faire le choix entre aller au restaurant ou acquérir un petit indien. Il y a même des enfants qui ont acheté ces dessins avec leur argent de poche!

Vu ce nombre, votre objectif est-il de les exposer simultanément dans différents endroits?
Absolument! L’idée est d’organiser de petites expositions dans le monde entier et pourquoi ne pas les réunir de nouveau dans une cinquantaine d’années dans une immense salle? Les indiens vont également se retrouver sur les pages des 10 tomes qui seront progressivement publiés. 1’000 têtes par ouvrage! Même si le Covid-19 a retardé les expositions et limité mes déplacements, une première exposition a quand même déjà
eu lieu dans la galerie genevoise iDroom, qui a grandement contribué à Indian Forever. Entièrement dédiée à l’art contemporain, elle a été fondée par Jérôme Ruffin qui m’a soutenu et accompagné tout au long de ce projet. D’ailleurs, quelques indiens se sont domiciliés à son adresse. Finalement, étant de Genève, débuter ce long voyage également dans la cité de Calvin est très symbolique pour moi!

Informations pratiques: Tous les indiens habitent numériquement sur le site www.indian-forever.com
Et quelques-uns physiquement dans la galerie iDroom
Rue du Vieux-Chêne 2,
1224 Chêne-Bougeries