Isidro Ferrer – Un nouveau créateur pour les affiches du Petit Théâtre de Lausanne

L’affiche de saison 2020-2021 signe le début d’une collaboration entre Le Petit Théâtre de Lausanne et l’artiste Isidro Ferrer. Ce dernier succède à Haydé, dont le style reconnaissable entre tous était associé au Petit Théâtre dans l’esprit des Lausannois∙e∙s depuis 20 ans. La barre était placée haut: le souhait de l’institution était de trouver un artiste dans la plénitude de son art, versé dans l’artisanat plus que dans le numérique, et dont la patte n’était associée à aucun autre lieu culturel de la région. C’est chose faite!

Texte et propos recueillis par Oscar Ferreira

Isidro Ferrer (Madrid, 1963), est scénographe et comédien de formation. Après un accident qui l’immobilise durant plusieurs mois, il dessine pour contrer l’ennui et se prend de passion pour cette activité. Après avoir travaillé avec le reconnu graphiste catalan Peret, il se consacre pleinement à cette activité: illustrations de presse, maquettes, immenses façades, sculptures, films… Une production prolifique et diverse depuis son atelier installé à Huesca en Aragon. Il est lauréat notamment du Spanish National Design Award 2002 et du National Illustration Award 2005 et a entre autres réalisé les affiches du Centre Dramatique National à Madrid pendant 6 saisons. Rencontre avec un artiste à la créativité passionnante, féru d’image et de mouvement.

Isidro Ferrer, vous souvenez-vous du moment où vous avez su que l’art occuperait une place privilégiée dans votre vie?
Isidro Ferrer: Je n’ai pas ce souvenir, j’ai plutôt des souvenirs de la naissance d’une sensibilité. Quelque chose comme un frisson ou une sensation de plénitude qui a été réveillé par certaines manifestations de beauté et qui avait le pouvoir de m’altérer. La première dont je me souviens, je l’ai eue quand j’avais 5 ans.
Je voyageais en train avec mes parents et mes frères, de Madrid à Alcalá de Henares, la ville où nous vivions. Ce devait être le printemps ou le début de l’été. Assis sur les genoux de ma mère, je regardais le paysage par la fenêtre ouverte. L’après-midi diminuait et le soleil commençait à se coucher, projetant l’ombre du train en marche sur les champs de blé jaunes. Le vent déplaçait les pointes en vagues jaunes, le même vent qui pénétrait par la fenêtre et ébouriffait les têtes de mes frères. La lumière du soleil s’infiltrait à l’intérieur du train. Les feuilles vertes d’un arbre solitaire qui poussait au milieu du jaune infini jouaient avec les dernières lumières du jour. Elles étaient teintées d’or et scintillaient sous le bleu profond du ciel. En voyant cet arbre, je me souviens avoir eu un frisson et avoir pensé: quelle beauté!

Ce sentiment de ravissement n’était pas le produit exclusivement de la vision, mais de l’ensemble des sensations. Le train, ma mère, son étreinte, la lumière, le vent… Un moment de bonheur plein. Cela a-t-il quelque chose à voir avec l’art? Je ne sais pas, mais cela sert un objectif similaire.

Sueños. Tiré du livre Les Rêves d’Helena, Isidro Ferrer

Vous avez d’abord été formé comme scénographe et acteur de théâtre. Qu’est-ce qui vous a fait changer de trajectoire et vous orienter davantage vers le dessin? Y a-t-il des passerelles entre ces deux univers et si oui, comment utilisez-vous cette sensibilité scénographique dans vos projets artistiques?
Le dessin m’a toujours accompagné, depuis que je suis enfant. Il a été en moi, sans que je doive l’invoquer ou le combattre. Au fil du temps, le dessin a gagné la bataille contre le jeu d’acteur car il s’agit d’une activité moins exposée, plus introspective, qui peut être développée individuellement sans la complexité ni l’appareil du théâtre. Une activité où l’on peut jouer tous les rôles: être l’auteur, l’acteur, le metteur en scène, le costumier, l’éclairagiste, le décorateur.

À plusieurs reprises, on m’a interrogé sur l’importance de ma formation théâtrale dans mon travail graphique. Jusqu’à récemment, je n’ai pas été conscient de cette influence, je ne l’avais pas envisagée, mais, après le travail effectué pendant sept saisons pour le Centre National Dramatique d’Espagne, je perçois cette relation comme essentielle dans ma manière d’affronter le projet graphique.
Dans l’affiche d’une pièce, les différentes voix qui composent le corps dramatique sont interprétées et représentées; la voix de l’auteur du texte, du metteur en scène, des acteurs. Dans les deux cas, tant au théâtre que dans le design, on travaille à partir de la voix des autres. Le rôle du graphiste est de trouver le bon registre pour interpréter et représenter sur papier l’essence de la représentation scénique. Donner la parole aux autres. Être l’autre.

Parlez-nous de vos influences artistiques. Quels artistes, œuvres, mouvements artistiques vous inspirent?
Mes influences sont multiples et variées: la littérature, les essais, la poésie, le théâtre, la musique, le cinéma, l’environnement, l’artisanat, les formes d’expression populaire, les amis…
Je n’établis pas de différenciation entre les influences, je n’accorde pas plus d’importance aux stimuli issus de l’expression artistique qu’à ceux qui se situent dans des territoires de connaissances, d’expériences… Malgré cela, je ne pourrais laisser de côté tout ce qui a été essentiel dans la construction de mon univers référentiel: les affiches polonaises, presque tous les mouvements d’avant-garde du 20e siècle, la pataphysique, l’art brut… quant aux artistes, la liste est interminable et ne cesse de s’allonger.

Avez-vous un fil conducteur dans les thèmes que vous explorez dans vos différentes œuvres?
Dans ce métier de design et d’illustration, les thèmes sont presque toujours définis par le client. J’aime travailler dans la discipline du métier car cela m’oblige à rechercher les meilleures solutions à chaque besoin. Cette obligation me permet d’élargir ma gamme de « couleurs » et ma palette de ressources. Malgré cela, dans mon travail il y a une volonté de « penser avec mes mains » et d’utiliser des matériaux préexistants. Choses et objets. Comme Pablo Neruda, « J’aime les choses par-dessus tout ».
Je m’intéresse aux objets pour leurs valeurs significatives et symboliques. Aussi leurs qualités matérielles et formelles. Un objet est forme et fonction. La forme vient de la fonction mais la transcende, et peut même devenir indépendante. Grâce à l’intervention, nous pouvons changer la forme et le sens des choses. J’aime ce jeu de transformisme et de métamorphose où tout est ce qui est et rien n’est ce qui paraît.

Vous réalisez les affiches de la prochaine saison du Petit Théâtre de Lausanne. Pourriez-vous nous parler de votre manière de procéder?
Je vis la commande du Petit Théâtre de Lausanne comme un cadeau. Trois de mes plus grandes passions se rejoignent dans ce projet: le graphisme, le théâtre et l’enfance. Dans le développement graphique de cette saison, mon intention est d’approfondir le travail sur la matière et l’objet. Avec les outils du sculpteur et générant de petits dioramas en volume, je chercherai à représenter l’œuvre théâtrale à travers une mise en scène alternative.

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On pourra découvrir le travail d’Isidro Ferrer sur les affiches des spectacles au fil de la saison, mais également sur place puisque le Petit Théâtre a eu la jolie idée de s’inspirer d’illustrations tirées de son livre Les Rêves d’Helena afin de décorer son vestiaire.

www.isidroferrer.com
www.lepetittheatre.ch