Peintures et journaux intimes de Józef Czapski

Jusqu’au 17 janvier prochain, la Fondation Jan Michalski expose le peintre et écrivain polonais Józef Czapski. C’est sur la colline bucolique de Montricher, au sein d’un espace qui promeut l’écriture et la littérature, que vous découvrirez les thèmes de la peinture de cet intellectuel et artiste du 20e siècle: des scènes de musée, des natures mortes, des autoportraits et des paysages dévoilant une théâtralisation totale du quotidien jusqu’à couvrir de dessins et de mots des journaux intimes.

Texte: Marion Besençon

À l’écart des axes routiers et dans un décor paisible, la Fondation Jan Michalski soutient la création littéraire en proposant un espace à la singularité architecturale étonnante où peuvent se rencontrer curieux·ses et écrivain·e·s en résidence. Conçue comme un village recouvert d’une canopée et construite en pleine nature, elle met à la disposition de toutes et tous une grande bibliothèque et attribue chaque année une distinction littéraire afin d’encourager à la lecture et à l’écriture.

Actuellement, la Fondation Jan Michalski met en lumière l’activité de l’artiste polonais Józef Czapski, témoin privilégié du monde des arts et intellectuel engagé du 20e siècle. Parmi les toiles à admirer, vous trouverez des représentations de scènes de rue, de café et de musée: autant de chroniques de nos existences humaines, un « théâtre du quotidien » détaillé à la peinture, comme ce couple attendant le métro devant une publicité, les genoux d’une femme dans une cage d’escalier ou ce personnage admirant un tableau.

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L’artiste pacifiste, qui peignait des paysages quand il voyageait, fit du Léman un sujet important de son œuvre. Il est intéressant de savoir qu’il avait un lien particulier à la Suisse – notamment par ses amitiés avec la philosophe Jeanne Hersch et les artistes Thierry Vernet et Floristella Stephani –, et c’est la Galerie Plexus à Chexbres qui, accueillant ses toiles, lui permit une reconnaissance de son vivant. Les éditions L’Âge d’Homme ont également contribué à sa renommée en publiant les premières traductions françaises de ses textes.

Observateur passionné, il tiendra toute sa vie des journaux intimes qui décrivent l’époque troublée par les conflits et les guerres, documentent sa démarche d’intellectuel et d’artiste et témoignent de ses inspirations avant tout littéraires. Car peu de pages de ses journaux échappent à la paraphrase ou à la citation d’auteur·trice·s: en grand lecteur, il trouvait ses maîtres et ses guides autant dans les rayons des bibliothèques que sur les murs des musées. Proust, au sujet duquel il avait écrit des essais dans les années d’avant-guerre, faisait l’objet d’une fascination non démentie et Czapski continuera à se le faire lire par d’autres quand à un âge avancé il n’en sera plus en mesure.

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C’est qu’à la suite de sa formation académique aux beaux-arts de Cracovie et ne se reconnaissant pas dans les dogmes et les contraintes historiques et symboliques de son temps, Józef Czapski est en quête d’un langage pictural dépouillé de l’inessentiel et fondé sur la tache de couleur et l’harmonie de celle-ci avec les formes. À ce titre, l’expressivité et le calme qui se dégage de la contemplation de ses paysages (dans Nuage jaune par exemple) montre à la fois l’étendue de sa technique et sa maitrise des couleurs tout en nuance, en sensualité et en chair. Des fragments de corps, des bribes de réalité et des images interposées deviennent un moyen d’exprimer le réel et Galerie Plexus (l’autoportrait de 1988 que vous verrez au mur de la Fondation) pourrait en ce sens constituer une synthèse de sa recherche artistique.

Il usait d’ailleurs de la charmante expression de « clous d’or » pour désigner ces fragments de livres qu’il relevait et notait précieusement, traduisant ainsi admirablement l’apport incontestable de ceux-ci à sa création artistique. Également lecteur de diaristes, il trouvait par exemple des correspondances entre son approche du texte intime et celle de Maine de Biran parce que, comme dans Journal intime de ce dernier, il notait ce qui surgissait dans l’instant sans travail de recomposition.

Józef Czapski, Journal mai – juillet 1964, Musée national de Cracovie © Succession Józef Czapski

Dans un même esprit de faire circuler les idées et de faire jour à l’inspiration par la littérature et la peinture, les ouvrages de sa bibliothèque personnelle étaient annotés et recouverts de dessins. Ses carnets – qui vous l’aurez deviné étaient à leur tour couverts de dessins, de croquis et d’esquisses – sont présents aussi à l’occasion de l’exposition en cours jusqu’à janvier prochain. Entre l’effervescence et l’extase, pour partager son expérience de la plénitude face à la toile et plus généralement pour exprimer ce que peindre lui procure, il utilisera le vocabulaire du souffle: « Je respire de nouveau de mon propre souffle, je vois de nouveau, je respire avec les yeux ». Quant à son habitude de tenir quotidiennement un journal, elle convoquait chez lui la possibilité de « contrôler sa respiration ».

Une sorte d’hygiène nécessaire à sa vie d’artiste en somme, la routine d’un homme qui vécut son exil dans une chambreatelier à Maisons-Laffitte près de Paris et qui peignit, jusqu’à la fin, et ce malgré les faiblesses de sa vue.

Józef Czapski | Peintre et écrivain
Du 3 octobre 2020 au 17 janvier 2021
Fondation Jan Michalski pour l’écriture et la littérature, Montricher

Toutes les informations sur: www.fondation-janmichalski.com