Cadres de vies

Prévue initialement jusqu’au 25 avril, l’exposition L’Art Brut s’encadre jouira d’une prolongation jusqu’à fin mai. Les occasions abondent donc pour aller s’étonner devant cette sélection inédite d’œuvres puisées dans les vastes ressources de la Collection de l’Art Brut. Sous l’égide de Michel Thévoz, commissaire d’exposition, les travaux s’offrent au regard, si profondément différents les uns des autres et pourtant tous reliés par ce fil rouge: le rapport au cadre, à ses contraintes et au désir d’affranchissement qu’il suscite.

Texte: Athéna Dubois-Pèlerin

Scottie Wilson, Feeding time, 1950. Photo : AN – Collection de l’Art Brut, Lausanne

Si l’on est souvent tenté de ramener l’art brut aux travaux de personnes souffrant de pathologies psychiques, il est utile de rappeler que ce mouvement de pensée tel qu’il a été théorisé par Jean Dubuffet inclut les œuvres de toute personne dépourvue de culture artistique, qui laisse libre cours à sa pulsion créatrice sans chercher une quelconque forme de reconnaissance. Humble, voire invisible, l’artiste « brut » est défini·e avant tout par son statut marginal, garant d’une authenticité perçue comme éminemment désirable par les théoricien·ne·s. Seul un esprit délesté de tout bagage académique, et dont la créativité n’a pas éclos à l’ombre de modèles esthétiques, de contraintes de goût et de jugements critiques est apte à produire un art foncièrement pur: en d’autres termes, un art « brut ».

Marcomi, Militaire au crâne en entonnoir; le blond militaire. ca 1941. Photo: AN – Collection de l’Art Brut, Lausanne

Il est dès lors particulièrement intéressant d’observer comment ces individus au geste artistique si spontané appréhendent le concept du cadre, ce carcan qui vient enserrer la création, au sens propre comme au figuré. Instauré à la Renaissance pour protéger les œuvres d’art lors du transport, le cadre rectangulaire s’impose rapidement comme un ornement indispensable, qui vient compléter – et circonscrire – le travail de l’artiste. Coercitif dans sa fonction même, le cadre tel qu’il transparaît dans l’art brut demande à être questionné, apprivoisé, déjoué, voire dépassé.

Parmi les artistes ayant travaillé la thématique du cadre de manière spectaculaire, on peut citer Marcomi, patient belge interné dans un asile, et dont les motifs floraux et enfantins ne parviennent pas à effacer le caractère foncièrement carcéral du cadre, qui enserre un personnage pourtant souriant. Lobanov, traumatisé par la révolution soviétique, s’approprie le cadre comme outil de consécration, et adopte l’iconographie stalinienne pour mettre en valeur un autoportrait des plus ambigus. Chez Wittlich, le cadre esquisse un contour mais en vient presque à se fondre dans le dessin, comme si ce dernier exerçait une force capable d’abolir toute délimitation. Pour Herrera enfin, l’absence de cadre dénote une volonté d’expansion, renforcée par ses formes en spirale dont l’abstraction évoque des galaxies perdues dans un vide intersidéral.

C’est donc un florilège d’univers créatifs très divers qui se dévoile dans cette sélection d’œuvres: toutes ouvrent une fenêtre sur la psyché complexe d’individus aux parcours souvent chaotiques, qui ont vécu et créé en retrait des normes sociales et des attentes traditionnelles. Pour aller plus loin, nous vous recommandons le livre Pathologie du cadre: quand l’Art Brut s’éclate de Michel Thévoz, préfacé par la directrice de la Collection, Sarah Lombardi. Une analyse fine et complète qui s’éloigne des sentiers battus pour s’aventurer dans des recoins inexplorés de l’histoire de l’art.

L’Art Brut s’encadre
Collection de l’Art Brut
Jusqu’au 24 mai 2021
www.artbrut.ch