Comiquement tragique ou tragiquement comique?

Après avoir sillonné la Suisse romande avec Le Roi se meurt d’Eugène Ionesco, la compagnie Les Célébrants, dirigée par Cédric Dorier, ne fera pas d’ultime escale au Théâtre du Jorat comme prévu. Par cette critique, sept élèves de la classe 2CG option maturité arts de la scène de Kelly Lambiel à Martigny nous permettent toutefois de replonger dans cet univers.

Le rideau s’ouvre sur un monde usé, épuisé par l’usure des coups que lui inflige depuis trop longtemps son roi. Une question se pose: est-ce la mort qui nous effraie ou, là où même la mémoire ne peut rien, sommes-nous simplement pétrifiés par la peur incoercible d’être oubliés?

Texte: Carroz Audrey, Danalet Claire, Kaufman Tristan, Schwab Kenza, Renaut Elsa, Gillioz Raphaël et Fournier Blandine.

Une heure trente. On apprend qu’il ne reste au Roi qu’une heure trente à vivre; à la fin de la pièce, il ne sera plus. Bérenger 1er est souverain absolu, dirigeant même ce qui dans notre monde ne pourrait lui obéir, comme la lune ou le soleil. Mais son royaume est en détresse. Ses deux femmes, Marie et Marguerite, ainsi que son garde, son médecin et Juliette la femme de ménage comprennent que la mort du Roi est proche. La mauvaise nouvelle lui est annoncée mais Bérenger n’y croit pas, arguant qu’en tant que monarque absolu il n’a pas décidé de mourir et qu’il le refuse. Après avoir tenté à plusieurs reprises de prouver le contraire, il se rend compte que son autorité n’est plus. Bérenger sombre alors dans une folie désespérée, refusant son destin, ou résigné, évoquant ses souvenirs avec nostalgie et demandant à être préparé. Finalement, le Roi est accompagné vers son issue par la reine Marguerite qui le guide jusqu’à son décès. Tragique oui, et pourtant profondément comique.

« Plutôt sourire que mourir, c’est la devise des Hommes » écrivait La Fontaine. Cette citation illustre parfaitement la tonalité ambivalente de la pièce. Écrite en 1962 à Paris en à peine quinze jours à la suite d’une forte maladie, Le Roi se meurt est une longue réflexion autour de la mort. « La peur de mourir est un problème qui hante tout le monde je crois quotidiennement, et cette pièce est une sorte de libération de cette angoisse » précisait l’auteur dans une interview pour France télévision en 63. Principal représentant du théâtre de l’absurde, Ionesco – qui parle plus volontiers de théâtre de dérision – se plait à analyser les éternelles préoccupations existentielles de l’Être humain tout en les représentant sous une forme insolite, drôle.

Les différentes étapes par lesquelles passe le Roi telles que la colère, le déni, la peur et les situations rocambolesques auxquelles elles donnent lieu poussent lentement Bérenger vers l’acceptation de sa mort.

La mise en scène délurée et énergique que Cédric Dorier et son scénographe voulaient mécanique, onirique et le moins réaliste possible, marque par son intelligence et permet de mettre en lumière les subtilités du texte jusque dans la scénographie même. Ainsi, le temps, question cruciale dans l’oeuvre de Ionesco, est visible sur le plateau par la machine à jouer tournante qui figure la mécanique intérieure d’une horloge sur laquelle évoluent les comédie·ne·s. Le trône du Roi, quant à lui, qui est au départ un cheval de manège, se transforme en lit d’hôpital et constitue ainsi une belle métaphore de la vie. Les costumes extravagants et colorés correspondent parfaitement aux caractères des personnages qui fonctionnent par duos. Les deux épouses représentent le conflit continuel qui oppose la raison et les sentiments. Le garde, tout petit et tout maigre, sera le symbole de l’autorité du Roi qui s’efface et se traduit par sa désobéissance aux ordres. La bonne, bien que grande et bien en chair, n’ayant jamais été vraiment regardée par le Roi, montre le manque d’intérêt que porte le Roi au peuple. Le médecin incarne, d’après Ionesco, la pensée collective. Et même si tous ont une facette psychologique importante, le Roi est celui qui canalise le jeu parce que les autres réagissent à ses états d’âme. Si le metteur en scène a tenu à ce que les deux reines soient opposées dans leur caractère et que Juliette et le garde soient très différents physiquement, c’est dans le but d’offrir une diversité visuelle.

Il est à noter que pour Cédric Dorier, l’esthétique est très importante. « On doit pouvoir prendre une photo de la scène à n’importe quel moment et y voir un tableau, une oeuvre d’art ». Les choix de mise en scène sont donc forts: texte respecté à la perfection, parties chantées et chorégraphiées au millimètre, projection d’images historiques marquantes, rupture du 4e mur, oscillation constante entre rire et émotion, dévouement total des comédien·ne·s pour leur personnage à l’instar de Raphaël Vachoux, le médecin qui, pour le rôle, n’a pas hésité à se raser la tête. Et le résultat, s’il peut en dérouter par le traitement léger de certaines scènes poignantes, respire pour d’autres l’authenticité et le génie. On sent vraiment la peur de mourir du Roi, l’intensité monte crescendo jusqu’à l’apothéose finale, le discours de la reine Marguerite, brillamment tourné.

Dans cette version, la pièce prend de l’ampleur et résonne avec le monde d’aujourd’hui en un écho percutant: celui qui concerne tous ceux qui se sentent d’une importance telle, qu’ils pensent que le monde devrait vivre ou sombrer avec eux parce que rien ne pourrait survivre à leur disparition. « Pour moi, tout homme est une sorte de roi qui est au centre de l’univers, l’univers lui appartient jusqu’au moment où évidemment tout cela s’écroule », écrivait Ionesco. Parlons-nous seulement de celles et ceux qui nous dirigent, ou parlons-nous de tout le genre humain? Les craintes de Bérenger ne seraient-elles pas celles qu’au fond nous partageons toutes et tous, symboles de notre vulnérabilité face à la finitude de la condition humaine?

Si le Roi est mort pour la dernière fois, le souvenir de la mise en scène de Cédric Dorier reste, lui, bien vivant dans la mémoire des élèves. Vive le Roi!

Le Roi se meurt
De Ionesco, par la Cie Les Célébrants
www.lescelebrants.ch

Photos: Alan Humerose