Exposition suspendue jusqu’au 29 novembre, suite aux mesures du 1 novembre prises par le canton de Genève
Musées genevois fermés jusqu’au 29 novembre 2020

Trouver l’éternel dans l’instant et le transitoire dans l’immuable

Une fois n’est pas coutume, pour mieux nous émerveiller, la Fondation Martin Bodmer s’écarte des sentiers battus avec Masques et Théâtre. En se consacrant à une thématique n’ayant étonnement encore jamais fait l’objet d’une exposition à part entière entre ses murs, c’est vers les arts de la scène qu’elle se tourne enfin, Shakespeare étant somme toute l’un des cinq piliers de son fondateur. Grâce au dialogue entre les textes des plus grands dramaturges et les masques du créateur bâlois Werner Strub, c’est à parcourir l’histoire du théâtre, de l’Antiquité au 20e siècle, que nous sommes convié·e·s du 16 octobre 2020 au 11 avril 2021.

Texte et propos recueillis par Kelly Lambiel

Werner Strub, Mixte L’Oiseau vert dans L’Oiseau vert de Gozzi. MeS Benno Besson. Théâtre de la Comédie et en tournée. 1982. Tissu, cuir, fourrure, plumes, corne, élastiques, fermeture éclair.

Dans l’obscurité et la lumière, des formes se dessinent. Des ombres sont projetées sur les murs, des reflets apparaissent dans les vitrines. Des lignes, des arrondis, des lettres. Des traits, des courbes et des visages. L’ambiance est particulière. Étrange parfois, fascinante toujours. Le récit s’anime, il prend vie. Ils sont là, ces personnages si lointains et pourtant si familiers, tout droit sortis de leurs histoires, incarnés. En littérature, comme dans bien des domaines, on cloisonne au besoin, on catégorise; les genres littéraires, qu’on les nomme. Théâtre pour certains, arts vivants pour d’autres. Une dénomination qui prend tout son sens dans cette nouvelle exposition qui réduit la distance entre le papier et la scène. L’essence même du texte dramatique n’est-elle pas après tout d’être une matière vivante avec laquelle il faut s’amuser, jouer?

C’est cette expérience inédite justement que, grâce au travail de Werner Strub, on offre ici aux spectateur·trice·s. En partant des textes fondateurs des tragiques grecs comme Sophocle et Euripide on parcourt ensuite les siècles qui ont vu naître les plus grands noms du genre: Molière, Gozzi, Shakespeare, Brecht et même Mozart que Strub considérait comme l’un des plus grands hommes de théâtre. Manuscrits autographes, papyrus, incunables, in folio s’animent. Les pièces sortent des vitrines, se font chair, sont palpables. Les couleurs et les matériaux divers comme le cuir, la fourrure, la plume, la ficelle ou le fer qui composent les masques, produisent un contraste envoûtant avec le papier. Supportant un éclairage plus prononcé que les documents habituellement présentés à la fondation, ayant été créés pour être manipulés, ils nous rappellent que le théâtre, écrit à la fois pour être joué et lu, jouit d’une nature double. Immortel dans le texte, éphémère au travers la mise en scène; deux aspects à la fois contradictoires et toutefois totalement indissociables l’un de l’autre.

Jacques Berchtold, directeur de la Fondation Bodmer, parle avec entrain et fierté de cette exposition qu’il a montée avec la commissaire Anne-Catherine Sutermeister, en collaboration avec l’Association Werner Strub.

Comment décririez-vous cette exposition?

Ménandre, (Dyskolos) [Le Bourru]. Cologny, Fondation Martin Bodmer

La thématique centrale ne réside ni dans l’utilisation du masque théâtral en général, ni uniquement dans la présentation de pièces issues de la bodmeriana. C’est une collaboration qui fait résonner chacun des objets provenant de notre collection avec ceux que les hommes de théâtre, collectionneurs et héritiers de Werner Strub, Jean-Claude Fernandez et Alain Trétout, nous ont prêté. Sur les nombreux masques créés du vivant de l’artiste, environ quarante, provenant de la collection privée des deux acteurs, seront exposés. Quant aux écrits que nous avons choisi de montrer, ils appartiennent tous à notre fonds. Il y aura des imprimés, évidemment, mais aussi des manuscrits autographes montrant le travail du dramaturge en pleine création comme celui de On ne badine pas avec l’amour d’Alfred de Musset ou le Leonce und Lena de Georg Büchner. Des manuscrits médiévaux seront également présents et même des papyrus, les seuls ayant survécu parmi les comédies de Ménandre notamment.

Nous avons fait le choix d’un parcours chronologique qui permette à la fois de rendre compte de l’évolution du travail de Strub et de mettre en lumière les plus grands textes du répertoire théâtral. Shakespeare, parmi d’autres sera bien représenté car nous possédons la collection la plus importante au monde de premières éditions des œuvres de l’auteur, en dehors de la Grande-Bretagne et des États-Unis. Elle avait d’ailleurs été achetée d’un seul coup par Martin Bodmer, ce qui avait fait grand bruit à l’époque car c’était la première fois qu’une collection de l’ancien monde faisait le trajet retour depuis
l’Amérique pour revenir sur le vieux continent. Le président américain lui-même s’en était ému et cela avait fait la une du Time Magazine. Notre idée est de monter en vitrine des pièces de notre patrimoine et, soit dedans soit dehors, le masque créé par Strub qui correspond à la pièce. Celui-ci devient donc comme une manifestation physique, réelle du texte.

Quelles sont, selon vous, les plus belles pièces de l’exposition?

Pour ce qui est de notre collection, je dois citer le premier in folio des œuvres complètes de Shakespeare, édité à titre posthume, car c’était la première fois qu’une édition de ses textes était autorisée. Nous montrerons aussi des in quarto de pièces rares, moins nobles car elles paraissaient sans l’autorisation de leur auteur qui ne pouvait que le subir. Les acteurs, sous le manteau, monnayaient leur exemplaire auprès d’un publisher. Nous exposerons notamment celui de Othello. Nous montrerons également une réécriture de Hamlet, composée après la Réforme, alors
que la rugosité baroque du siècle précédent n’est plus à la mode. Pour jouer la pièce, il a donc fallu la raccourcir, l’épurer, la lisser. C’est avec regret que nous avons dû faire des choix et écarter des dramaturges que j’affectionne particulièrement, comme Goethe, Schiller ou les auteurs espagnols du Siècle d’Or tels que Lope de Vega, Calderón de la Barca ou Tirso de Molina. Nous avons toutefois pu garder la Lettre à d’Alembert de Rousseau. Dans celle-ci le philosophe reproche au théâtre son aptitude à hypnotiser le spectateur pour le plonger dans la tromperie et l’illusion par le biais de comédiens qui mentent et ne ressentent pas réellement les sentiments qu’ils exposent. On y apprend que pour lui, le théâtre devrait n’être qu’une sorte de fête populaire, sans distinction entre la scène et le public puisque c’est justement cette dernière qui crée un obstacle pour le spectateur. C’est un point de vue intéressant sur lequel Brecht reviendra plus tard avec son théâtre social. Je me dois aussi de mentionner les grandes œuvres de l’Antiquité comme Antigone, Alceste et Œdipe roi, qui sont à l’origine du théâtre. Et, comme il n’est jamais évident de choisir, je terminerais par une très belle première édition du Médecin malgré lui de Molière.

Sophocle, Antigone, Tragédie de Sophocle mise en français par André Bonnard et illustrée de 14 eaux-fortes. Lausanne, André Gonin (collaborateur éditorial Jean Graven), 1949. Cologny, Fondation Martin Bodmer

Œdipe dans Edipo Tiranno de Sophocle – MeS Benno Besson. Festival dei Due Mondi. Spoleto. 1980. Cuir, corne, poils, ficelle, crochets et œillets en fer, élastiques.

Molière, Le Médecin malgré lui. Paris, Jean Ribou, 1667, édition originale. Cologny, Fondation Martin Bodmer

Pour ce qui est des pièces maîtresses dans l’œuvre de Strub, je dirais que la vedette est le masque de L’Oiseau vert, pièce écrite par Carlo Gozzi, le rival du grand Carlo Goldoni, que Trétout a d’ailleurs lui-même porté. Mais c’est loin d’être le seul car Strub fait montre d’un éclectisme surprenant. Pour chaque spectacle, c’est un véritable renouveau dans le choix des matériaux et des couleurs. Contrairement aux masques que l’on a l’habitude de voir au théâtre, qui rappellent parfois des caractères figés et peuvent nier le jeu des acteurs, ses créations sont vivantes. Je dois dire qu’il y a quelque chose d’envoûtant dans le fait de voir ces masques prendre vie, suspendus parfois à des tiges et à des fils, dans l’espace enténébré de Mario Botta que le scénographe Gilbert Maire s’est d’ailleurs amusé à éclater pour l’occasion, le transformant en scène vivante. Les écrits, les masques et les spectateurs eux-mêmes deviennent ainsi les personnages de la grande pièce de théâtre qu’est cette exposition. Le lecteur pourra d’ailleurs entendre, devant chaque masque, des extraits de la pièce en question, lus par des comédiens professionnels.

Werner Strub, Papagena et Papageno dans La Flûte enchantée. 1995. Ficelle, étoupes de couleur.

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur le travail de création de Werner Strub?
Pour lui le masque représente l’essence même du théâtre et la quintessence du travail du comédien se trouve dans le fait de s’oublier dans le masque pour faire ainsi vivre pleinement le personnage. Alors que beaucoup pensent que dissimuler le visage de l’acteur empêche la transmission des émotions et appauvrit son jeu, le rendant plus superficiel ou anti-naturel, Strub considère que c’est une manière de se rapprocher de la vie du protagoniste. Ainsi, au lieu d’avoir un acteur qui s’efforce de jouer le personnage, grâce au masque, il peut vraiment l’incarner, entrer de tout son être dans la théâtralité de la pièce. Mais Strub a aussi imaginé des mises en scènes pour lesquelles les masques n’ont pas servi. Il avait, en réalité, besoin de penser avec les mains et de pouvoir ainsi entrer dans les personnages, même s’il faisait parfois finalement le choix de de s’en passer. Nombre de comédiens ayant travaillé avec lui se sont également exercés à la fabrication de masques, comme Armen Godel et bien d’autres. Certains, fascinés par ce processus de création, ayant eux-mêmes mis la main à la pâte, ont décidé de créer, à la mort de l’artiste en 2012, une association ayant pour but de mettre en valeur et de promouvoir son travail. Comme nous n’avons pu en exposer qu’une certaine partie, une exposition jumelle et complémentaire à la nôtre prendra place au Centre culturel du Manoir de Cologny. Les photographies de masques de Giorgio Skory, avec qui Strub collaborait de son vivant, seront ainsi montrées au public.

Son œuvre est immense, diverse. Il faut se rendre compte qu’en France voisine, dans l’ancienne maison de Strub, ses amis Jean- Claude Fernandez et Alain Trétout vivent dans une forêt de masques. La rencontre a d’ailleurs été magique car, nous qui avons l’habitude de manipuler nos objets avec une précaution extrême, avons été invités à jouer avec les masques, à les essayer. Ce sont des objets d’art certes mais ils sont faits pour être utilisés et non vénérés. C’est fascinant et, afin de permettre au visiteur de vivre une expérience similaire, on trouvera en marge de l’exposition des ateliers de fabrication de masques et un caisson de réalité augmentée qui, au moyen de pédales, active des caméras qui nous permettent de nous voir porter les masques et de jouer en interaction avec des comédiens.

Masques et Théâtre
Du 16 octobre 2020 au 11 avril 2021
Fondation Martin Bodmer, Cologny
www.fondationbodmer.ch