Décolonisation:
La vision d’avenir du Musée d’ethnographie de Genève

Vue extérieure du MEG Photo MEG, B. Glauser

Avoir été lauréat 2017 du Prix européen du Musée de l’année n’a pas incité le Musée d’ethnographie de Genève (MEG) à se reposer sur ses lauriers, bien au contraire! Fin 2019, il annonçait une transformation profonde, à savoir un plan stratégique sur quatre ans pour redéfinir le futur du Musée – et même le musée du futur, rejoignant la tendance internationale à la remise en question du concept même de « musée ». Changement d’identité, décolonisation, inclusion et durabilité font notamment partie des objectifs du directeur de l’institution, Boris Wastiau, et de son équipe.

Texte: Katia Meylan

Cinq objectifs principaux guident désormais les employé∙e∙s du MEG, tous postes confondus, depuis que le musée a annoncé sa transformation qui sonne comme une promesse de sa contribution à changer le monde:

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– Décoloniser les collections et les pratiques muséales

– Renforcer le rôle du MEG en tant que plateforme et partenaire pour des collaborations locales et internationales

– Diversifier et inclure de nouveaux publics

– Inspirer les processus créatifs

– Devenir une référence en matière de développement durable

Ces enjeux sont abordés depuis quelques décennies déjà dans les séances des grandes institutions muséales, certains même au-delà: la décolonisation, qui vient en tête de liste, est une problématique qui concerne la société civile autant que les musées d’ethnographie.

L’ethnographie – soit « l’étude descriptive des activités d’un groupe humain déterminé » – est une discipline dont la définition, hégémonique et construite à l’époque coloniale, exacerbe une différence, un « nous » face à des « autres ». Aujourd’hui, pour beaucoup de musées, il n’est plus possible d’envisager le futur sous cet angle.

Si les débats autour de sujets complexes aussi variés que la décolonisation, l’ethnographie ou le rôle du musée dans la société ne datent pas d’hier, revoir de fond en comble le fonctionnement d’une institution implique une stratégie au long cours, jalonnée de petites et de grandes actions. Une stratégie que le MEG s’est décidé à formuler fin 2019.

L’Agenda a rencontré le directeur de l’institution genevoise, Boris Wastiau, pour en savoir plus. Parmi les jalons de la carrière muséale de ce dernier, un élément a attiré notre attention: une exposition au Musée royal d’Afrique de Tervuren interrogeant les modes d’acquisition du musée, et qui fut, en 2000, la première intervention décoloniale au sein de l’institution belge. C’est au travers de remises en question des modes de fonctionnement institutionnels et sociétaux que le scientifique guide le MEG vers l’avenir.

Vous êtes nommé à la tête du MEG en 2009 et une année plus tard, vous fermez pour quatre ans de travaux. En 2017, le musée est salué par l’European Museum Forum. En 2019, vous annoncez un plan stratégique pour l’ensemble de ses activités et, cette année, un changement d’identité complet. Au fond, quel changement s’opère maintenant, plus qu’avant?

Boris Wastiau: Tout est une question de perspective; pour moi le changement est permanent. Force est de constater qu’on vient de quitter le siècle qui a le plus marqué de changements dans le monde, que ce soit en termes d’augmentation de la population, de technologies ou de dévastation des écosystèmes dans lesquels nous vivons. Les attentes évoluent également, celles d’un public davantage critique qu’il ne l’était autrefois. Celle d’un public plus jeune, aussi. Les enfants qui viennent avec leurs classes, une fois entrés dans la période de l’adolescence où ils s’émancipent, forment leurs opinions personnelles, se font des visions d’avenir et créent leur propre réseau, désertent les musées pour n’y revenir que bien plus tard. Les musées ont-ils si peu à leur offrir? Il ne faut pas oublier que les champs disciplinaires des musées ont été établis essentiellement par des hommes du 19e siècle. Notre mission est de nous ôter ces ornières, de nous réengager à la fois dans le champ muséal et dans notre rôle sociétal en abordant des questions importantes pour la jeune génération. Quelles sont les thématiques qui font descendre les jeunes populations dans la rue? La marche pour le climat, l’antispécisme, le mouvement Black Lives Matter… Dans les prochaines expositions, on va aborder des thématiques transversales qui importent, quelles que soient la culture ou la langue.

Boris Wastiau © MEG, André Longchamp

Dans le cadre de l’évolution de son identité, le MEG a aussi annoncé un changement de nom à venir. Pouvez-vous nous en dire plus sur les raisons de ce changement?
Un quart des visiteurs du MEG viennent au musée pour les événements (films, musique, art plastique, conférences, etc.) que l’on coproduit avec une cinquantaine de partenaires par an – et pas un qui ne soit ethnographe. Parmi celles et ceux avec qui on travaille, personne ne se définit comme tel; l’ethnographie est une science coloniale, un concept dépassé. Cette évidence nous fait aujourd’hui revenir sur la dénomination du Musée d’ethnographie de Genève, qui a été attribuée à un projet créé en 1901 et qui correspondait à la réalité de cette époque.

Vous invitez la population à participer à la réflexion autour de ce nouveau nom. Comment cela se déroule-t-il?
La bonne formule peut venir de partout. Il y a un exemple que j’adore et qui l’illustre bien: celui de Centre d’art contemporain Witte de With, du nom d’un esclavagiste hollandais. Lors de rénovations, le musée avait accroché sur sa façade une œuvre de l’artiste Ken Lum. Dans cette œuvre traitant des jobs alimentaires, on voit une employée d’origine chinoise devant une caisse enregistreuse et, en lettres capitales, l’inscription « Melly Shum hates her job ». Les gens ont commencé de plus en plus à se référer à ce bâtiment en parlant de « Melly »… Ce qui fait que l’un des endroits les plus sélects des Pays-Bas a fini par devenir officiellement le Kunstinstituut Melly!

Notre but pour ce processus de changement de nom sera de récolter le plus de propositions possible, autant de la part du groupe consultatif – composé d’une quinzaine de personnes représentantes du musée, de nos partenaires de travail et de la Ville de Genève – que du public. L’intérêt populaire pour la chose est d’ailleurs bluffant: en trois jours, le site comptait déjà plus de 130 entrées! De ce matériel, l’agence de communication Base Design, avec laquelle on travaille, va extraire les mots utilisés par les Genevoises et Genevois pour parler de leur musée et déterminer ce qui correspond à nos objectifs.

Parmi ces objectifs, la décolonisation. Le terme est très médiatisé, sa signification et sa mise en œuvre varient selon les contextes. Comment la décolonisation est-elle abordée au MEG? Est-il question ici de restitution d’objets, ou la problématique est-elle ailleurs?
Il faut distinguer le MEG, Genève et la Suisse des contextes hautement politisés comme en Belgique ou en France, où la politique instrumentalise ces questions d’identité et de demandes de restitutions – qui prennent leurs racines il y a 60 ans, il n’y a rien de nouveau. Tous les pays d’origine et toutes les personnes concernées ne constituent pas un ensemble cohérent à la même opinion. On ne peut pas voir la décolonisation en termes de « nous », contre « le reste du monde qui voudraient récupérer ses objets ». Cela distord le débat et antagonise les gens.

Même si la Suisse n’a pas eu de colonie, des Suisses ont participé depuis le 18e siècle à des entreprises coloniales. La « chance » que nous avons, c’est de ne pas avoir cette crispation des pays aux histoires coloniales très violentes. Nos collections sont variées et les objets ont des contextes très individuels. Ça nous donne tout le loisir de développer leur potentiel pour redévelopper des liens avec ces communautés sources. On continue à valoriser un patrimoine – issu à 90% de pratiques coloniales ou néo coloniales – mais on le fait de manière « décoloniale »; nous n’avons plus d’excuse pour ne pas chercher le dialogue et l’échange avec les populations concernées.

Le travail de votre équipe a donc changé ces dernières années?
Du point de vue du travail dans le musée, il est question de politique de représentation des autres cultures, de provenance, de restitution, d’appropriation culturelle, … des questions sur lesquelles les revues spécialisées citent régulièrement les auteurs d’il y a trente ans. Les générations présentes actuellement dans le monde scientifique sont des générations qui ont pris le soin de faire un vrai terrain, de travailler avec les populations concernées et de leur donner une voix.

Ce n’est donc pas qu’on ne l’avait jamais fait auparavant… mais c’était parfois très long. Aujourd’hui avec le numérique ça devient d’autant plus facile, et toutes les conservatrices et conservateurs travaillent sur ces cas. En ce moment par exemple, on avance sur la question des restes humains d’origine aborigènes. Ça fait 20 ans que la conservatrice échange des courriers, mais aujourd’hui il y a des nouvelles institutions en Australie, de l’aide à la recherche; nous nous attendons à une évolution dans ce domaine-là.

Y a-t-il d’autres objets dans votre collection qui exemplifient de récents résultats?
On a par exemple retrouvé des élèves d’élèves d’un sculpteur tsimshian d’Alaska, l’auteur les totems qui ont longtemps été dans le jardin du MEG. Ces artistes, David A. Boxley et David R. Boxley, sont venus ici, nous ont donné des conseils, nous ont expliqué à notre étonnement et amusement que le sculpteur ne savait probablement pas sculpter dans ce style-là, qui ne se faisait plus, etc. Pour continuer cet échange, on leur a passé commande de masques néo-traditionnels qui prendront place dans la prochaine exposition.

Inspirer des processus créatifs est précisément l’un de nos intérêts. Si vous allez dans la collection permanente, vous pouvez voir des vitrines de plexiglas gravées par George Nuku, un artiste Maori qui promeut depuis 20 ans les cultures maories en Europe, en insistant sur la notion de partage et de dialogue. Il a une exposition en ce moment au Muséum d’histoire naturelle, pour laquelle il a emprunté tous les objets de notre vitrine. En contrepartie, il a proposé de faire une installation autour de cette vitrine.

Dès le 24 septembre, le MEG présentera une nouvelle exposition temporaire intitulée Injustice environnementale – Alternatives autochtones. Elle abordera les perspectives et les savoirs et savoir-faire de peuples autochtones pour faire face aux dégradations de leurs territoires accélérées par les changements de climat. Comment ces populations seront-elles intégrées dans la réflexion?
Dans cette exposition, nous ne sommes plus dans une optique descriptive des peuples et de leur façon de s’adapter aux changements, comme on a pu l’être avec Amazonie en 2016 par exemple. La conservatrice en chef, Carine Ayélé Durand, s’est rendue à des sommets sur les droits des peuples autochtones aux Nations-Unies, où elle a rencontré des délégations de ces peuples afin de discuter de thématiques environnementales. S’en est constitué un groupe consultatif de personnes s’intéressant à ces problématiques; c’est ce groupe qui travaillera à développer des questions et des points de vue pour l’exposition, et proposera des contacts et des artistes à inviter autour de ses thématiques. Ainsi, ces représentants aborderont la manière dont ils vivent les injustices environnementales et quelles sont les solutions qu’ils proposent, en utilisant la muséographie du MEG comme une sorte de forum.

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Notre interlocuteur termine sur des propos d’avenir, évoquant des expositions pour lesquelles le MEG remettra toujours en question notre rapport distant aux « autres », cette fois non seulement aux êtres humains mais aussi aux espèces. Notre supériorité sera remise en question, pour s’intéresser à l’ensemble de ce qui constitue le monde dans lequel on vit. « Ce n’est plus de l’ethnographie ni même de l’anthropologie, mais une nouvelle vision de ce qu’est « être au monde ».

www.meg-geneve.ch

Injustice environnementale – Alternatives autochtones
Du 24 septembre 2021 au 21 août 2022

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www.lemegchange.ch