Au fil des notes, de l’Ukraine à la Grèce

Nabila Schwab aux Aubes Musicales des Bains des Pâquis © Didier Jordan

Association culturelle genevoise, les Ateliers d’ethnomusicologie (ADEM) se focalisent sur la promotion des musiques et danses du monde. Depuis leur fondation en 1983, ils n’ont pas cessé d’enrichir la sphère culturelle romande, aussi bien en programmant concerts et festivals qu’à travers une cinquantaine de cours proposés. Au mois de mars 2021, les ADEM donnent carte blanche à des artistes qui font partie de leur corps professoral. Ainsi, trois styles bien distincts seront présentés au public: les percussions enflammées d’Italie du Sud avec Salvatore Meccio, la danse orientale par la gracieuse Viviana Laurent et un voyage à travers les chants des Balkans, guidé par Nabila Schwab (et le groupe Maurice K). Regroupant les influences allant de l’Ukraine à la Grèce, en passant par la Bulgarie, la Serbie ou encore la Roumanie, cette cheffe de choeur autodidacte est aujourd’hui à la tête de plusieurs chorales. Rencontre avec Nabila Schwab.

Texte et propos recueillis par Eugénie Rousak

L’Agenda: Originaire de Genève, comment vous êtes-vous tournée vers la culture balkanique?
Nabila Schwab: J’ai grandi dans un environnement porté sur les musiques du monde, un engouement très typique des années 70. Alors que je travaillais dans un théâtre, l’un de mes collègues pratiquait les musiques roumaines au taragot. Je me suis donc rapidement familiarisée avec ces sonorités balkaniques. J’aimais beaucoup cette ambiance festive, le folklore et l’univers des Tziganes! Venant plutôt du théâtre et de la danse, c’est en jouant avec mon mari de l’époque, le trompettiste américain Dave Douglas, que j’ai été amenée à poursuivre ces recherches musicales. Ainsi, en revenant des USA où j’avais travaillé au Bread & Puppet Theater, j’ai continué mon apprentissage en autodidacte de l’accordéon et proposé à mon entourage de chanter avec moi. De fil en aiguille, j’ai persévéré dans ces musiques, même étant un peu seule dans ce créneau à Genève. Je suis sortie de cette solitude en invitant différents professeurs de chant de diverses cultures, permettant aux Suisses d’apprendre directement à la source. En parallèle, j’ai été diplômée de la Haute École de Musique de Genève, ce qui m’a donné les outils supplémentaires pour l’enseignement.

Les trois chœurs et Maurice K à l’Alhambra en 2019 © Didier Jordan

Pourquoi avez-vous été si sensible aux polyphonies des Balkans?
Ce que j’aime dans cette musique c’est ce doux mélange entre les rires et les larmes. Ce sont des émotions qui nous touchent droit au cœur. Les textes peuvent à la fois être poétiques avec beaucoup de profondeur et très abrupts. Par exemple, le chant Lume Lume, titre de mon deuxième disque, se traduit par: « Monde, monde quand est-ce que j’en aurais marre de toi? Peut-être j’en aurais marre quand ils m’auront servi le dernier petit verre et qu’ils me mettront dans la tombe, quand ils tourneront le bois, puisque le monde est de passage, celui qui naît souffre, celui qui meurt pourrit! ». Les mélodies sont parfois très simples, quelques notes seulement, mais elles permettent d’unir les voix et de porter la chanson. Cette tradition de chanter ensemble est complétement intégrée dans le quotidien encore aujourd’hui. D’ailleurs, beaucoup de musiciens pop ou rock reprennent ces mélodies permettant au public de les entonner en chœur avec eux. Malheureusement, en Romandie, il n’y a pas cette transmission du répertoire de génération en génération et il est même difficile de le définir. À part Jaques Dalcroze et l’Abbé Bovet, la plupart de nos références musicales sont directement liées à la culture française. J’aime donc perpétuer ces traditions balkaniques, en intégrant cette musique dans mon quotidien et dans celui des choristes.

Quelle est la spécificité des musiques des Balkans?
La géographie de cette musique est très vaste. Selon mon approche, elle est à la croisée de la musique occidentale d’un côté et de la musique orientale de l’autre, avec notamment les influences du sud avec la Turquie ou la Grèce, et du nord avec les pays slaves. Cela dit, c’est un carrefour d’influences qui reste proche de nous. Dans la musique orientale et slave, nous avons également nos racines grégoriennes et les modes utilisés dans certaines musiques des Balkans étaient déjà présents au Moyen-Âge ou la Renaissance. Il y a donc un lien avec notre histoire!

Vous avez fondé et dirigé depuis près de 25 ans plusieurs chorales à Genève. Quels sont vos projets du moment?
Actuellement, je dirige les Anges de Montbrillant et Aoédé, deux chœurs de femmes qui vont aujourd’hui dans la même direction. J’ai également créé le Chœur Artichaut en 2014, que j’ai malheureusement dû arrêter il y a quelques mois. Ainsi, jusqu’à l’année dernière les trois chorales comptaient une soixantaine de choristes, que le public a notamment pu entendre lors de deux concerts à l’Alhambra en mai 2019 en compagnie de l’orchestre Maurice K. Anciennement nommé Maurice Klezmer, ce groupe mélange les sonorités d’un violon, d’une clarinette, d’un basson, d’un guembri et d’un tapan pour nous faire voyager à travers les airs ou les mélopées d’Europe de l’Est.

Vous avez profité de cette période de confinement pour vous tourner vers une nouvelle optique de recherche et travailler sur les vibrations du corps durant le chant. Pourquoi?
Aujourd’hui, dans le chant nous avons l’habitude de mettre l’accent sur l’oreille, nous focalisant sur la justesse et nous éloignant de notre propre ressenti. Ce travail sur les vibrations me ramène dans une intériorité, amenant ma voix à résonner avec l’ensemble de mon corps. J’incite donc mes choristes à percevoir cette diffusion globale, permettant aux voix de s’unir de façon plus organique avec une nouvelle profondeur, qualité et énergie. C’est un véritable bain sonore que nous offrons aussi bien au public qu’à nous-mêmes!

Vous allez vous produire samedi 27 mars à 19h à l’Alhambra. À quoi le public doit-il s’attendre?
Avec Maurice K, nous avons préparé un répertoire assez varié, constitué de chants arméniens, grecs, géorgiens, ukrainiens, bulgares, roumains et serbes. Je pense que le public pourra entendre les liens qui relient ces musiques de régions différentes.

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www.nabilaschwab.net