Mêmes fermés, ils restent ouverts

Pas facile pour les théâtres et professionnel·le·s de la scène d’être isolé·e·s par les stratégies mises en place pour lutter contre le Covid 19 quand on sait que le théâtre, c’est avant tout être ensemble. Mais on s’adapte et on continue malgré ce vide. Comment ces structures culturelles qui nous manquent si cruellement réussissent-elles à maintenir le lien avec le public? Petit tour d’horizon de ce qu’il se passe sur le devant de la scène et en coulisse.

Texte et propos recueillis par Coralie Hornung

Be Arielle F. Photo: Elisa Larvego

Le Théâtre Vidy-Lausanne
Au Théâtre de Vidy, on organise les possibles dans la situation sanitaire dès le premier confinement. Certains spectacles sont annulés, d’autres reportés, mais surtout la plateforme numérique Vidygital voit le jour. On y découvre des captations ou films d’artistes en lien avec le théâtre, une visite virtuelle, des présentations de projets et des interviews. C’est également dans ce cadre que le plasticien et vidéaste genevois, Simon Senn, donne plusieurs représentations de son spectacle Be Arielle F sur Zoom. Il incarne la réplique numérique d’un corps féminin et témoigne de cette expérience en discutant des questions morales, légales mais aussi de genre et d’image de soi qui rattachent le virtuel au réel.
Le Théâtre de Vidy a également lancé une production arborant le titre provisoire No Travel et parlant d’urgences écologiques. Elle est portée par la metteuse en scène anglaise Katie Mitchell et le chorégraphe français Jérôme Bel, ayant tous deux abandonné les voyages en avion afin de réduire leur empreinte carbone. L’objectif est un spectacle joué dans plusieurs théâtres internationaux, mais sans aucun voyage. Ce projet fait non seulement écho aux réflexions sur le futur et l’écologie du Théâtre de Vidy, mais s’inscrit aussi parfaitement dans le monde de l’après-pandémie.

Pelléas et Mélisande, GTG ©Magali Dougados

Grand Théâtre de Genève
L’écran s’allume, les musicien·ne·s s’échauffent et je rejoins rapidement ma place. Je suis confortablement installée au fond de mon canapé et, dès les premières minutes, me voilà happée à travers l’écran vers les tableaux vivants du Pelléas et Mélisande s’animant sur la scène du Grand Théâtre de Genève. Les danseurs exécutent les chorégraphies envoutantes de Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet en parfaite synchronisation avec les jeux d’ombre et de lumière. À travers la caméra d’Andy Sommer, les plans larges captent les compositions presque statuaires de danseurs se confondant avec le décor empreint de mysticisme de la plasticienne Marina Abramović. Alors que les chorégraphies rendent l’invisible visible, la caméra vient ajouter un regard supplémentaire à cette performance onirique se déroulant sous l’oeil scrutateur du cosmos. Le pari du streaming est réussi pour le Grand Théâtre de Genève qui a décidé de rester aux côtés de son public à travers la plateforme GTG Digital. Toutefois, l’intensité de la voix des chanteur·euse·s et de l’Orchestre de la Suisse Romande expertement guidé par Jonathan Nott se perd hors des murs du Grand Théâtre. Le prochain rendez-vous en direct sur GTG Digital est pour La Clémence de Titus que l’on préférera quand-même partager en bonne compagnie au Grand Théâtre de Genève si les décisions des autorités le permettent.

Usine à Gaz
Pas facile pour l’Usine à Gaz de finir sur une saison hors les murs qui n’en était pas une. Alors qu’un final en musique orchestré par les Beauregard Boys était prévu pour mi-février 2021, la saison sera finalement clôturée en octobre dernier par le trépidant On s’en ira à travers lequel les trois jeunes comédien·ne·s du collectif CLAR, sous prétexte d’un repas entre ami·e·s, nous ont emmené battre les mers et traverser l’Arizona à vive allure, cheveux au vent. Le défi est grand pour la jeune équipe de l’Usine à Gaz qui doit apprendre à se connaître et à connaître son public à distance, mais on ne baisse pas les bras et on travaille d’arrache-pied pour nous proposer davantage et pas moins. L’ambitieux projet de transformation de l’Usine à Gaz, planifié et commencé avant la crise sanitaire, plus indispensable encore depuis les mesures nous éloignant les un·e·s des autres, arrive à son terme. L’objectif est de devenir un espace d’accueil propice aux rencontres non seulement culturelles mais également entre générations, associations et entreprises locales. Si les envies et les valeurs artistiques restent les mêmes, les enjeux financiers sont de taille afin d’équiper intégralement la nouvelle salle de concerts, le foyer et l’appartement des artistes. La campagne de financement participatif proposée sur le site internet de l’Usine à Gaz permet d’aider à doter ce centre culturel d’un équipement écoresponsable en parrainant un fauteuil ou en faisant un don afin d’avoir un lieu où se reconstruire ensemble, après une trop longue solitude peuplée de rendez-vous manqués.

La Maison sur Monkey Island. ©Samuel Rubio

POCHE /GVE
« Le Poche est une fabrique de théâtre avant tout, alors on travaille sur autre chose mais pas autrement » nous rassure le directeur, Mathieu Bertholet, que nous réussissons à coincer entre deux répétitions pour un rapide échange téléphonique. Se réinventer de manière durable tant pour l’écologie que pour la sécurité de l’emploi est une tâche à laquelle le Poche s’était déjà attelé et ce choix ne fait qu’être validé par la crise actuelle. Au Poche, on fait du théâtre 100% local avec des professionnel·le·s engagé·e·s sur une longue durée et si les dates des représentations changent au gré des mesures sanitaires, les spectacles, eux, ne sont pas perdus. La cinquième des six nouvelles créations annoncées pour la saison est bientôt peaufinée et le Poche se tient prêt à nous accueillir que ce soit demain, dans trois mois ou dans quatre semaines.