Elles seront une fois

La réouverture des salles de spectacle pour la saison 2020-2021 est un véritable soulagement pour le monde de la culture. Les enjeux sont importants et pour relever le défi, au Théâtre Benno Besson d’Yverdon-les-Bains, on a décidé de faire la part belle aux artistes féminines et à leurs discours. S’ajoutent ainsi à une programmation déjà riche de très belles co-productions touchant divers arts comme la danse, l’humour ou le théâtre.

Texte: Kelly Lambiel

Leili Yahr © DR

Le paradis c’est les Autres
Le confinement nous en aura fait prendre des résolutions… Toutes aussi rapidement oubliées qu’elles sont apparues! Une certitude demeure cependant: survivre ne suffit pas, nous désirons vivre. Et vivre c’est bien entendu (se) divertir, apprendre ou enseigner, créer, raconter. Pour soi, souvent. Pour l’Autre, surtout. Pourquoi l’Homme invente-t-il des histoires? Pour se comprendre et comprendre le monde. Et pourquoi narre-t-il ces récits? Pour qu’ils existent, laissent une trace et l’enrichissent en même temps qu’ils éclairent ses auditeur∙trice∙s. Jamais les arts vivants n’auront aussi bien porté leur nom et jamais, peut-être, nous n’avions remarqué à quel point ils nous étaient nécessaires.

Ma Cuisine Intérieure © Vincent Calmel

Retrouver le contact humain, partager une expérience réelle, c’est peut-être finalement ça la vie. Et existe-t-il meilleur endroit qu’une salle de spectacle pour le faire? Des histoires, justement, qu’elles soient personnelles ou à visée universelle, elles en ont à raconter. Leurs personnages, fictifs ou réels, leur permettent d’interroger l’Autre ou d’aller vers l’introspection. Leurs créations, enfin, qu’elles passent par le corps ou par le texte, s’adressent tour à tour directement à notre intellect, nos émotions ou encore notre intuition.

Elles, eux, nous
C’est ainsi de sa propre expérience que part Brigitte Rosset pour son 5e spectacle, Ma Cuisine intérieure, qui revient en effet sur un séjour bien-être effectué par l’humoriste. De cette période de jeûne et de randonnée, celle qui était supposée se trouver elle-même, garde surtout le souvenir de curieuses rencontres et de situations rocambolesques. Pour notre plus grand plaisir et, dans le même temps revenir sur son processus de création, elle invite également à la fête certains de ses anciens personnages lui ayant permis d’obtenir, en 2012, le Prix du meilleur spectacle d’humour par la Société Suisse des Auteurs ou, plus récemment, d’être nommée « actrice exceptionnelle » lors des Prix suisses de théâtre.

Poser sur une situation actuelle un regard à la fois ludique et critique, mêler petite et grande Histoire, user de toute sa subjectivité pour atteindre une certaine forme d’objectivité et « déplacer son point de vue », c’est l’objectif que s’est donné Leili Yahr avec The Glass Room. Porté par trois comédien·e·s, ce huis-clos se déroule dans un décor inspiré de la « glassy room » de l’ancienne ambassade américaine de Téhéran, devenue à ce jour une sorte de musée anti-américain. Dans ce lieu, on s’amuse à rejouer l’histoire pour mieux comprendre les liens et les déchirures qui unissent les civilisations iraniennes, européennes et américaines. À l’aide d’image d’archives recueillies lors du tournage du film Ambassade de Daniel Wyss qu’elle a accompagné comme assistante et traductrice, et qui raconte l’implication de la diplomatie suisse dans la libération des otages américain·e·s, elle s’interroge autant sur son rapport à sa culture d’origine que sur les représentations que nous nous faisons de ce pays aux multiples révolutions.

Magali Tosato © Rémi Chapeaublanc

Mise en scène par Magali Tosato, Profil revient elle aussi sur une situation personnelle, vécue par Moanda Daddy Kamono, le protagoniste et auteur de la pièce. Tout commence par cette phrase: « Vous ne correspondez pas au profil. » Cette expérience intime, qui aurait pu n’être rien de plus qu’une anecdote pour un comédien, somme toute aguerri aux nombreux refus qui suivent les castings, permet en réalité de toucher à des thématiques plus profondes et universelles. On aborde ici des sujets de société tels que le rejet de l’autre et de ses différences, les discriminations raciales et la douleur ressentie quand on nous fait comprendre que nous ne sommes pas à notre place.

Avec Lumen, lauréat du Label+ romand, c’est le corps et le mouvement de ses treize danseur·euse·s que Jasmine Morand poétise pour toucher à certaines questions existentielles. La chorégraphe veveysane joue ainsi avec l’ombre et la lumière pour mieux brouiller nos perceptions, nous faire douter de nos sens et ainsi mieux nous éclairer. Entre réalité et illusion, obscurité et clarté, trouble et certitude, c’est sur l’humain et sur notre vision du monde qu’elle nous invite à nous pencher en remettant en cause la fiabilité de notre œil et de nos interprétations.

Partager ces histoires, les laisser nous envahir le temps d’une représentation et sentir, petit à petit, germer en soi les graines plantées par les artistes; c’est à cette expérience unique, si vitale, que vous convie le TBB et sa sublime programmation. Après l’hibernation, utile à la création certes, si l’on veut goûter au fruit bien mûr, il est temps de voir arriver l’éclosion. Rendez-vous au théâtre!

Théâtre Benno Besson
Yverdon-les-Bains
Le programme de la saison sur
www.theatrebennobesson.ch

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