Le taiko dans sa philosophie inclusive et festive

Photos: ReMi Taiko

À Genève la multiculturelle, on peut non seulement goûter des injera érythréennes ou de la poutine canadienne, mais aussi danser le tango argentin, accorder nos voix sur des polyphonies grecque et… faire vibrer un taiko japonais. L’art sillonne les routes du monde et les Ateliers d’ethnomusicologie (ADEM), en réunissant des artistes et professeurs aux savoirs culturels très variés, ont à cœur de contribuer à sa circulation. Depuis trois ans, Sandra Miura y enseigne le taiko, percussion nipponne qui convoque à la fois rythmique, musicalité et mouvement. Portrait de la musicienne à travers cet art qu’elle affectionne.

Texte et propos recueillis par Katia Meylan

Nous rencontrons Sandra Miura dans son restaurant, le Yukiguni – puisque dans ses deux autres vies non pas antérieures mais parallèles, elle tient également un bar à ramen et termine sa formation de journaliste. C’est en Suisse, à 16 ans, que Sandra Miura rencontre le taiko pour la première fois. Kodō Taiko, l’un des plus grands groupes professionnels qui tournent à l’international, se produit à Paléo en ce mois de juillet 1998. « Ça m’attirait, d’autant plus que je savais que j’allais partir au Japon. Mais je n’avais jamais imaginé que je pourrai en jouer un jour ». En 2000, elle entame son aventure dans l’archipel en tant que collégienne en échange. « J’étais dans un petit village de campagne au bord de la mer. Lors d’un festival qui durait 3 jours, ils ont joué du taiko, et j’ai à nouveau été fascinée. À la rentrée, un prof m’a dit qu’il y avait un groupe dans le voisinage et m’a proposé d’aller essayer. Pendant six mois, jusqu’à la fin de mon échange, j’ai appris les bases avec eux. J’étais débutante, mais j’ai pu jouer sur la plage pour le lever du soleil au concert du nouvel an… ».

Le coup de foudre de jeunesse se confirme et Sandra Miura retourne au Japon durant ses études universitaires. Mais la manière de vivre une passion n’est pas la même partout: « Je suis allée aux entrainements d’un groupe près de chez moi à Tokyo, mais j’ai vite arrêté car c’était très carré, hiérarchisé. En tant que débutant on ne touchaient pas les tambours, on jouait dans le vide derrière ». L’apprentie percussionniste fait le choix d’une autre philosophie, celle de l’inclusivité. Au Japon, elle devient l’élève de Tamada-san, qui enseigne aussi bien aux enfants qu’aux retraité·e·s ou encore aux personnes en situation de handicap lourd, enjoignant chacun·e à son stade à participer à l’ensemble. « C’est sa force. Elle nous a influencés dans notre façon de voir la discipline », affirme Sandra Miura. « Nous », c’est le groupe ReMi Taiko (fondé il y 15 ans à Genève par Rémi Clemente, également élève de Tamada-san) –, dont elle fut l’une des premières membres.

Au répertoire de ReMi Taiko, on trouve des morceaux populaires dans l’esprit matsuri (fêtes japonaises). « Il y a plein de styles différents, même parmi les morceaux populaires. La position du corps et du tambour varie (debout ou assis, tambour vertical, sur le côté ou en hauteur), elle influe sur le rythme et la façon de taper, ce qui détermine le type de morceaux que l’on va jouer », nous apprend Sandra. « Notre spécificité est de ne pas nous cantonner à une seule ».

Le groupe interprète ainsi des œuvres traditionnelles, des œuvres modernes écrites à partir des rythmes traditionnels mais aussi des morceaux contemporains. « On joue même un morceau composé par un Suisse, Marco Lienhard, professionnel de taiko à New-York », nous surprend la musicienne. « Lorsqu’il vient en Suisse, il nous donne des cours, et c’est lui-même qui nous a appris ce morceau ».

Dans cet art riche, en plus de la rythmique, la musicalité aussi est à prendre en compte: « Les petits tambours au son aigu que l’on entend par-dessus les autres assurent le rythme de base. Si on compare à un groupe moderne ils sont la batterie, alors que les gros tambours sont les autres instruments qui ajoutent les lignes musicales ». À cela, ajoutons encore le mouvement, car si le corps s’engage évidemment dans le fait de frapper un tambour, il est des partitions qui sont carrément chorégraphiques!

On se pose alors la question des partitions, précisément. Elles existent, confirme Sandra, mais sont utilisées plutôt comme un rappel. À l’instar de la danse, l’aspect tridimensionnel du mouvement et des déplacements de groupe est complexe à annoter. Les partitions de taiko se présentent sous forme de transcription des frappes de tambours en syllabes, à dire à voix haute pour mieux les mémoriser. « Mais c’est un savoir qui se transmet surtout par l’oral et la pratique », sourit Sandra Miura.

Ayant pratiqué le taiko au Japon puis en Suisse, la musicienne peut attester de certaines différences culturelles dans l’enseignement de la discipline. « Au Japon, il y a très peu d’explications: on regarde et on copie. Au début, ça m’a posé des problèmes, j’avais du mal à intégrer les choses. Il me semble qu’ici, on a besoin de poser des questions, de recevoir une explication avant de se lancer. En tant qu’enseignante, je le fais naturellement car cela m’aide aussi. Mais la manière japonaise a du bon dans le fait qu’elle nous apprend à ressentir ce qu’on fait plutôt qu’à l’intellectualiser.

Aux ADEM, Sandra Miura mène les groupes moyen et avancé et sa collègue Frédérique Folly enseigne au groupe débutant. Les élèves répètent sur 8 taiko communs, et se produisent régulièrement dans des démonstrations. « Sur scène, on porte les costumes traditionnels que l’on a ramenés du Japon. C’est une chose à laquelle je tiens car c’est typique de l’esprit des matsuri! ».

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Une façon d’apprendre un art et de s’imprégner d’une culture fascinante, une parmi les 70 proposées par les ADEM. Pour nous guider dans cette offre « en augmentation chronique », selon la formulation amusée de la responsable des activités pédagogiques Astrid Stierlin, le site classe la liste par région du monde, ou par type de cours: stages / chant / instrument / percussion / danse / jeune public. Ainsi, dans la première liste, le taiko côtoie entre autres le shômyô (chant bouddhiste japonais) et la cithare chinoise, alors que qu’on le retrouve dans les percussions au même titre que le mridangam, double tambour venant d’Inde du Sud.$Plus d’infos sur les cours de taiko, ainsi que sur tous les cours des ADEM, sur www.adem.ch/fr/cours