Jusqu’à l’os

Le rejet et la dévoration, voilà les deux pulsions qui s’affrontent dans Suicide caustique. Anne Carecchio y retrace dans un livre-témoignage son combat contre l’anorexie-boulimie, maladie insidieuse qui s’est abattue sur elle et a ravagé une immense partie de sa vie. Un roman autobiographique aux allures d’exutoire, à la fois brut et ciselé, glacé et pourtant incandescent. Une déflagration.

Texte: Athéna Dubois-Pèlerin

Même pour qui n’a jamais souffert de troubles alimentaires de sa vie, l’expérience de lecture garantit d’être éprouvante. La protagoniste nous entraîne à sa suite dans une chute vertigineuse; elle ne nous prend pas par la main, mais nous empoigne par le col. Certains romans « invitent au voyage », celui-ci invite au calvaire. Un cauchemar vécu par procuration, qui frappe toutefois redoutablement juste: on visite un enfer qui n’est peut-être pas le nôtre, mais qui pourrait l’être.

Car la maladie est vicieuse, et frappe qui s’y attend le moins. La narratrice a une famille aimante, elle est bien entourée. C’est une étudiante douée promise à un brillant avenir professionnel dans le domaine médical. L’obsession sordide la cueille en plein vol, sans prévenir, et ne la lâchera plus des 18 années suivantes. Commencent alors les gavages compulsifs suivis de crises de culpabilité qui se manifestent par des vomissements en cascade, une, puis deux, puis bientôt quinze fois par jour. La bile qui imprègne la bouche, ravage les tissus, détruit le corps à petit feu: un suicide caustique au sens propre, une annihilation de soi par l’acide.

On reste bouche bée devant ce déchaînement de violence auto-infligée. Il y a quelque chose de véritablement effrayant dans cette aliénation du rapport à la consommation, dans ce fétichisme morbide par lequel un objet aussi anodin que la nourriture devient le lieu de la cristallisation absolue du mal-être.

On suit donc ce « je » meurtri sur son chemin de croix qui semble ne jamais devoir s’achever: car, cruauté suprême de la maladie, il faut bien manger pour vivre. Impossible d’arrêter la nourriture, comme on arrêterait l’alcool ou la coke. Le démon est toujours aux aguets, tapi au détour de chaque repas. Il n’y a pas d’échappatoire.

Dans son épilogue, Anne Carecchio affirme n’avoir pas « tout dit ». Elle en dit pourtant beaucoup dans ce livre pensé comme un exorcisme. Elle raconte la honte affreuse, qui pousse à dissimuler le mal à tout prix, à coups de mensonges si nécessaire. Les regards de pitié des proches, contre lesquels on ne peut se défendre. Les chiffres qui défilent sur la balance, en chute libre, sans pour autant rien enlever à la répulsion qu’on ressent pour soi-même. Sans oublier l’égoïsme monstrueux, apanage si fréquent des maladies psychiques. Le sujet a beau être parfaitement conscient du désastre qu’il sème dans son entourage, il n’a pas l’énergie de s’en soucier. Peut-être, l’auteure pousse le courage introspectif jusqu’à nous le souffler, parce qu’inconsciemment, il le désire.

Anne Carecchio est chirurgienne de métier et sa prose s’en ressent. L’exercice d’écriture s’apparente chez elle à une vivisection, la plume creuse dans la chair à la manière d’un bistouri, pour mettre à nu les entrailles sur la page blanche. Si on a parfois la tentation de détourner les yeux devant cette introspection méticuleuse, la clairvoyance et la sensibilité qui se dégagent de l’écriture impressionnent au point qu’il est difficile d’interrompre la lecture. Le style se veut caustique lui aussi, et des traits d’humour noir traversent régulièrement les pages, d’autant plus percutants que l’on ne peut s’empêcher d’admirer le courage de l’autodérision, au milieu d’une telle profession de faiblesse et de vulnérabilité.

On explore ainsi jusque dans ses tréfonds cette tranche de vie sacrifiée, on observe douloureusement la protagoniste se débattre… jusqu’à la rédemption finale. Car oui, le cauchemar a une fin: un événement décisif viendra mettre un terme à ce long martyre. Et non, il ne s’agit pas d’un suicide.

Suicide caustique
Anne Carecchio
Editions Slatkine, 2020

Disponible en ligne, notamment sur www.slatkine.com, et auprès des libraires assurant un service par correspondance