L’âge de l’anxiété révolu

Photo: Léandre Séraïdaris

Une sérénité créative. L’enracinement qui a pu mettre un terme à l’exil. C’est ce qu’il a fallu à la pianiste Victoria Harmandjieva pour trouver le courage d’aborder le thème de l’anxiété dans son nouveau projet. Avec sa compagnie AlterEgo et le metteur en scène Gian Manuel Rau, la pianiste crée « The Age of Anxiety », une oeuvre musicale, théâtrale et visuelle, à partir du poème éponyme de W. H. Auden et de la symphonie no°2 de Léonard Bernstein. La création sera présentée au Reflet-Théâtre de Vevey, du 1 au 3 novembre.

Texte: Katia Meylan

Il y a trois ans, L’Agenda rencontrait Victoria Harmandjieva, qui nous présentait un magnifique « Éloge de l’amertume ». L’oeuvre replongeait au cœur du passé amer de l’artiste au fil des notes de Prokofiev et de Ligeti pour, peu à peu, du délicat arôme des créations du chocolatier Olivier Fuchs, l’enrober de douceur. Victoria Harmandjieva considère qu’avoir créé ce spectacle très personnel avec des artistes de la région l’a enracinée. Après les épreuves traversées en Bulgarie communiste, puis son exil, elle a trouvé à Vevey l’endroit propice à l’enracinement et au
sentiment d’être « le plus proche d’elle même ». Pour décrire son évolution, elle avait alors eu une formulation qui nous avait marquée: de fille de l’Est, elle était devenue femme de l’Ouest.

Le thème de son nouveau spectacle, celui de l’anxiété, est survenu d’une profonde introspection, mais aussi d’une opportunité unique qui lui a été donnée il y a quelques années. Depuis sa rencontre au festival d’Art Lyrique d’Aix-en-Provence avec l’écrivain Alberto Manguel – qui lui présente par la suite Craig E. Stephenson – Victoria travaillait régulièrement avec les deux hommes de plume. En 2015, ils l’invitent à interpréter « The Age of Anxiety » lors d’un congrès sur la psychologie jungienne. Le deuxième jour, psychologues et artistes discutent de l’anxiété, des oeuvres de Bernstein et d’Auden. « C’est la première fois que je me rendais compte que la philosophie – car je voyais cela comme une réflexion sur le monde plutôt que comme une analyse – prenait une place si importante dans mon travail », nous dit-elle. L’idée est partie de la rencontre entre la musique, le texte et la philosophie. Une rencontre si forte qu’elle est devenue pour l’artiste une nécessité de créer un spectacle.

« The Age of Anxiety » est une oeuvre pluridisciplinaire en soi. Elle voit le jour sous la forme d’un poème écrit en 1947 par Auden. Deux ans plus tard, Léonard Bernstein s’en inspire pour composer une symphonie pour piano et orchestre. Pour créer son spectacle, Victoria Harmandjieva se plonge dans ces deux œuvres, littéraire et musicale, et s’entoure d’artistes qui ajoutent d’autres dimensions au projet: le metteur en scène Gian Manuel Rau, la danseuse et comédienne Isabelle Vesseron, et le pianiste Benedek Horvàth – qui l’avait déjà accompagnée lors du congrès jungien.

Sur scène, chacun·e représente l’un des quatre personnages du texte d’Auden. Plus qu’une narration, le poème est fait de réflexions de ces personnages sur le monde, sur notre état, sur la place
fragile de la vérité. Sur les grandes crises de la société auxquelles on est exposé à haute dose par les média, et où l’anxiété trouve sa source.

Autour des pianos, une histoire d’amour compliquée prend vie; Roseta, le personnage interprété par Victoria Harmandjieva, tente d’y apporter des solutions, tantôt par la douceur, tantôt par l’ardeur, mais devra tôt ou tard accepter sa condition humaine. La danseuse, entravée dans son propre corps, évolue avec peine sur un miroir disposé au sol de tout l’espace scénique. Quant au personnage de Malin, incarné par Gian Manuel Rau, il est enfermé dans le cadre de différents écrans.

Seules certaines phrases du poème sont énoncées. Victoria évoque la beauté sophistiquée du texte: « On s’est interrogé sur l’état d’Auden lorsqu’il écrit ce poème, sur l’origine de son inspiration, pour vouloir s’échapper dans des mots si beaux ». Elle devine toutefois un état d’anxiété, puisque le poème est créé pendant la Seconde Guerre mondiale. En avançant dans leur mise en scène, les artistes imaginent les strophes d’Auden lues par des personnes se trouvant aujourd’hui dans cet état. Dans une expérience ressentie comme une rencontre avec elle-même des années en arrière,Victoria Harmandjieva entreprend alors un travail sur plusieurs après-midis avec des migrants de l’EVAM (Etablissement Vaudois d’Accueil des Migrants). Enregistrées, les phrases ne seront pas clamées en manifeste mais chuchotées, diffusées de façon circulaire autour du public, comme une rivière de voix humaines…

« The Age of Anxiety » tisse ainsi les réflexions des quatre personnages à travers les voix, les gestes, les images projetées … et la musique de Léonard Bernstein, qui dans un final en crescendo, s’ouvre sur une note d’espoir, sur un nouveau jour.

Car c’est la rencontre avec la musique qui a apporté à Victoria la conviction qu' »autre chose » est possible. La pianiste nous confie que Léonard Bernstein et son oeuvre l’avaient embrassée il y a longtemps, que ce « musicien complet et complexe » est devenu peu à peu l’un de ses maîtres. Depuis trois ans, l’amertume est apprivoisée avec douceur; à présent l’anxiété est abordée avec un cœur serein. Des sujets intimes, des sentiments saisissants que l’artiste aborde en se retournant sur son chemin parcouru, tout en ayant l’horizon ouvert devant soi.

« The Age of Anxiety », du 1 au 3 novembre à 20h
Le Reflet – Théâtre de Vevey, Salle del Castillo

www.victoriaharmandjieva.art