Des lacs aux lochs

En cette période où la culture nous fait davantage voyager que les avions, quitter temporairement nos lacs romands pour les lochs écossais tient de la gageure. Toutefois, en suivant les pas des héros littéraires de Peter May, puis en partant à la recherche d’un jeu d’échecs énigmatique, vous sentirez presque l’odeur de la tourbe vous chatouiller les narines…

Texte: Marc Duret

Entre 2009 et 2012, Peter May a publié L’île des chasseurs d’oiseaux, L’homme de Lewis et Le braconnier du lac perdu. Dans cette trilogie écossaise, on découvre les enquêtes de Finlay Macleod, un inspecteur de police tourmenté, polar nordique oblige. Forcé de retourner dans sa région natale, l’île de Lewis et Harris, il va tenter de résoudre plusieurs mystères qui l’amèneront à replonger dans son passé. Même si les enquêtes policières qui servent de fils rouges à ces bouquins sont prenantes et que les personnages qui les habitent s’avèrent souvent profonds et émouvants, ce sont les paysages décrits par l’auteur qui font le plus rêver.

En nous emmenant dans les Hébrides extérieures, les îles les plus occidentales d’Écosse, il nous immerge dans des décors d’une somptueuse beauté. Il parvient en effet à merveille à retranscrire la lumière changeante d’heure en heure sur les côtes balayées par le vent, sur le machair (la prairie sauvage) et sur les blackhouses. Ces maisons à pièce unique et à toit de chaume et de gazon permettaient de survivre dans le climat souvent hostile de ces régions, où on se chauffait surtout à l’aide de tourbe (et d’un peu de whisky). La rudesse de la météo est un autre élément très bien décrit par Peter May, notamment dans L’île des chasseurs d’oiseaux, qui met en scène une
vertigineuse chasse aux Fous de Bassan sur l’îlot de Sula Sgeir.

Véritables invitations au voyage, les récits de May donnent également envie d’en découvrir plus sur certains aspects culturels et artisanaux évoqués dans ses romans. Dans Je te protégerai (2018), l’intrigue tourne en partie autour des vieux métiers à tisser servant à produire le tweed. Celui des Hébrides est parmi les plus réputés au monde. En 2012, le tisseur écossais Kenny Neil MacIennan exprime joliment, dans le journal Le Temps, que « les tweeds sont les paysages ». Les teintes sont en effet obtenues par l’utilisation des végétaux poussant sur les îles, leur donnant ainsi les couleurs du décor naturel dans lequel le tweed est préparé. D’abord conçu pour habiller et protéger les personnes travaillant dans le climat mentionné plus haut, ce tissu a gagné une aura de classe et de luxe qui lui a permis d’entrer dans le vestiaire des grandes maisons de mode actuelles et de figurer, par exemple, sur des chaussures de la marque à la virgule. Le Harris Tweed est une véritable institution, protégée par une loi du parlement: il doit être entièrement tissé et travaillé à la main, dans les Hébrides extérieures uniquement, tandis que les pièces de tissu ne doivent pas contenir un seul fil cassé. Tout cela explique bien sûr leur prix à la vente.

Souvent, les intrigues de May comprennent des flashbacks vers les épisodes historiques les plus marquants dans les Highlands et les Hébrides, comme les Clearances du 18e siècle, durant lesquelles les propriétaires terriens chassèrent de leurs domaines celles et ceux qui y vivaient et les exploitaient ou, au 19e siècle, quand les famines poussèrent de nombreux·ses Écossais·e·s à émigrer vers l’Amérique du Nord (L’Île du serment, 2014). Le dernier opus de la trilogie écossaise, intitulé The Chessmen en anglais, emmène encore plus loin dans le passé, puisqu’il nous fait découvrir les incroyables jeux d’échecs de Lewis. Mises au jour sur une plage à Uig, les 93 pièces qui les composent, taillées dans des défenses de morse et peintes en rouge et en blanc à l’origine, pourraient bien témoigner de la présence viking sur ces îles au Moyen Âge, plus précisément au 12e ou 13e siècle. On suppose en effet que leur lieu de fabrication se trouve en Norvège, à Trondheim. Les figurines de ce trésor ludique affichent une physionomie intrigante, voire hypnotique, avec leurs grands yeux hagards. Cela leur a même valu de figurer dans une scène du film Harry Potter et la pierre philosophale. Alors qu’elles ont toutes été découvertes à Lewis, ces pièces sont aujourd’hui réparties entre le British Museum de Londres, qui en a prêté quelques-unes à un petit musée sur l’île de Lewis, et le National Museum of Scotland d’Édimbourg. C’est d’ailleurs dans ce dernier que notre voyage écossais se termine. Il est en effet possible, même depuis son salon, d’en visiter l’essentiel des galeries, installées dans un bâtiment architecturalement impressionnant, mais aussi d’approfondir sa connaissance de l’histoire locale par le biais de dossiers, de vidéos et même de jeux pour les enfants, qui leur apprendront par exemple comment devenir un viking en quelques minutes.

Pour encore plus d’Écosse

  • Braveheart (Mel Gibson, 1995), le classique historique avec Mel Gibson et Sophie Marceau.
  • Trainspotting (Danny Boyle, 1996), 1h34 de plongée psychédélique dans Édimbourg.
  • Lovesick (Tom Edge, 2014-2018), série à l’humour british autour des péripéties de trentenaires Glaswégiens.
  • Shetland (Ann Cleeves, 2013 – en production), série policière tournée dans les îles les plus nordiques du pays.
  • Outlander (David Brown, 2014 – en production), série guimauve pour les amoureux·ses des paysages des Highlands.
  • Grand Tours of Scotland’s Lochs (BBC), série documentaire sur les lochs écossais.

Références
– Romans de Peter May, publiés chez Le Rouergue.
– L’Écosse de Peter May, avec photographies de David Wilson (2013).
– P. Chambonnet, « Harris Tweed, la terre qui habille les hommes », Le Temps du 7 sept. 2012.
– Musée National d’Écosse, Édimbourg: www.nms.ac.uk/national-museum-of-scotland/