PORTRAIT

Vagabonds et Exilés

Jean-Luc Giller. Photo: Nathalie Pfeiffer

La Tour Vagabonde, il faut l’avoir vue pour se rendre compte de la part de merveilleux qu’elle recèle. Elle apparait dans la cour d’un théâtre, pour disparaître et réapparaitre dans un champ, une zone industrielle, un quartier de Paris. Elle peut aller où elle veut. C’était bien cela le désir de ses trois bâtisseurs. L’un d’eux, Jean-Luc Giller, après des années d’aventures à son bord, pose aujourd’hui pied à terre, et la laissera voguer entre de bonnes mains. Avant de la quitter définitivement, il choisit de prendre part à une dernière pièce qui lui tient à cœur, « Cyrano de Bergerac », avec la compagnie Les Exilés.

Texte et propos recueillis par Katia Meylan

C’est la capitaine du projet, Nathalie Pfeiffer, qui nous souffle la métaphore de « bateau terrestre », alors que Jean-Luc Giller nous en parle avec une affection tranquille. L’Agenda les as rencontrés tous les deux lors d’un café un matin à Cully.

On a l’impression de se faire narrer un conte, et l’histoire de la Tour en a fait rêver plus d’un∙e. Elle est née à Fribourg en 1996, d’une maquette réalisée par Marie-Cécile Kolly à partir de gravures, de l’imagination de cette dernière couplée à celle de ses amis Louis Yerly et Jean-Luc Giller. Tous trois travaillaient dans la construction de décors. « On avait envie d’être plus indépendants, mais on n’avait pas les ressources pour créer un spectacle. Par contre on avait celles pour construire un lieu ».
C’est parti d’un projet d’une troupe valaisanne, qui voulait un décor de gradin hémisphérique dans le style des théâtres élisabéthains. « Au lieu d’habiller un gradin en bois, on a préféré directement construire un théâtre, ce n’est pas grand-chose de plus », nous dit Jean-Luc Giller, et l’on ne peut s’empêcher de sourire, une célèbre phrase de Mark Twain nous venant à l’esprit.
Petite anecdote amusante: ils avaient donc commencé à construire une réplique du Théâtre de la Rose à Londres, sans savoir que, là-bas, la même année, le Globe était en train d’être reconstruit dans sa forme actuelle!

Montage de la Tour à Cully. Photo: Anne Laure Lechat

Après les représentations d’inauguration en Valais, la Tour ne verra plus d’activité jusqu’en 2006, où de premières rénovations la font revivre. Elle commence à devenir ce que ses bâtisseurs l’avaient rêvée. Elle voyage, parfois là où on ne l’attend pas. En 2007 et 2008 elle abrite McBeth dans une tournée en Belgique, au Luxembourg et France, où 20’000 spectateurs la découvrent. En 2010 elle émerveille les étudiants de l’Université de Lausanne en faisant venir le théâtre jusque devant leurs fenêtres d’examens. À Bâle et à Fribourg, elle organise des Nouvel-An où pièce et fête ne font qu’un: cuisiniers professionnels sur scène, musiciens, et tout le public convié à la noce. Certaines saisons, comme au printemps dernier, la Tour s’ancre à Fribourg et propose chaque soir un programme de musique, de cirque et de jeunes troupes de théâtre étudiantes. En 2016, elle débarque même à Paléo, où elle semble toute petite au milieu de la foule et des scènes.

À chaque fois, Jean-Luc Giller et son équipe la conduisent dans ses périples, et à chaque port s’installent le temps qu’il faut. « La découverte d’un lieu différents, de gens différents, c’est ça l’histoire de la Tour Vagabonde », nous dit l’homme en souriant. Et une fois la Tour montée, loin de se reposer… il se voit attribuer un rôle dans les pièces! Dans « Roméo et Juliette » il est le père de Roméo, dans « Ruy Blas » un garde, dans « Peter Pan », un pirate.
« C’est juste une petite phrase, un clin d’œil. C’est beaucoup plus simple pour faire connaissance avec les artistes. Sinon on est dans les coulisses avec sa perceuse, on n’a pas ces liens qu’on crée en répétition », nous dit le bricoleur amoureux de théâtre. « Mais quand on rentre sur scène, on peut mettre en danger la force de la troupe, en n’étant pas professionnel », souffle t-il. Nathalie Pfeiffer le rejoint sur son propos. « C’est une belle synergie. Autrefois dans un théâtre, c’était souvent des bandes d’amis qui évoluaient ensemble. À présent la tendance est plutôt d’engager des administrateurs, et de cloisonner les postes, on y perd quelque chose de l’âme des lieux! ». Tous deux s’accordent sur le fait que la création est un monde de perméabilité, où chacun est utile, et qu’une meilleure compréhension des besoins des autres passe aussi par là.
C’est ainsi que Jean-Luc Giller tisse des liens avec la troupe des Exilés, lors de la première de « Cyrano » en 2014 à La Tour-de-Peilz, et à nouveau l’année dernière sur la plaine de Plainpalais à Genève. Le public le reverra dans son rôle de bourgeois et de poète lors de l’événement organisé par Nathalie Pfeiffer à la fin de l’été à Cully: « Cyrano au bord de l’eau« .

L’adaptation des Exilés de la fameuse pièce d’Edmond Rostand rassemble comédiens professionnels et amateurs. Du haut de ses 8 ans, le plus jeune donne la réplique à des comédiens plus expérimentés. Nos interlocuteurs sont particulièrement élogieux au sujet du metteur en scène, Steve Riccard, qui tient également le rôle-titre. Jean-Luc Giller, qui a vu plusieurs Cyrano, nous confie ne jamais avoir appréhendé le texte comme il l’a entendu de la bouche de ce comédien.

« Cyrano de Bergerac ». Photo: J.C. Boré

Ayant déjà pris sa retraite et passé le relais du bon fonctionnement de la Tour à Louis Yerly, son ami de toujours, secondé d’un comité plus jeune, son affection pour « Cyrano » et pour la troupe le convainc de prendre part à la pièce cet été. La grande famille recomposée que sont Les Exilés jouera probablement « Cyrano » pour la dernière fois dans la Tour Vagabonde, ne pouvant imaginer la même aventure sans Jean-Luc!

Cyrano au bord de l’eau
À la Tour Vagabonde, sur la Places d’Armes de Cully
Du 29 août au 9 septembre

www.cyranoauborddeleau.ch